Après un éclat de rire, détendu, je lâche à un ami « on s’est bien vautré cette année quand même ». Cette réflexion m’est venue lors d’une soirée, alors que j’observais l’apparente tranquilité des convives. Cet ami me répond : « tu sais, c’est le cas de tout le monde dans cette pièce ».
Et de continuer à savourer de plus belle les discussions et autres flacons présents sur la table de banquet.
Paradoxe
Ce discours a de quoi étonner, surtout pour les personnes m’ayant physiquement fréquenté ces derniers temps. Pourtant cette année, rien ne s’est passé comme je l’imaginais ou ne l’espérais, que ça soit sur le plan professionnel ou personnel. Pourtant tout a été indispensable, des échecs à la réussite. Je dirais même que la réussite a en majeure partie puisé dans l’échec ; tout particulièrement en 2011.
Cette année j’ai appris que l’aspiration à un idéal ne devait pas compromettre sa propre intégrité.
Cette année j’ai appris qu’un idéal peut voler en éclat du jour au lendemain, obligeant à reconstruire un modèle de vie en un cycle solaire.
Cette année j’ai appris qu’être freelance et travailler chez soi, même en sortant souvent, c’est un état d’exception insupportable pour le moral.
Cette année j’ai appris à revenir en phase avec mon ombre.
Cette année j’ai appris à suivre les étoiles dans la nuit.
Cette année j’ai appris.
Contribution en baisse/berne
Que ça soit au niveau du rythme de publication sur ce blog, ça n’a pas dû dépasser la frénésie d’un article tous les 2 mois. J’en connais qui attendent encore des billets envisagés et annoncés il y a 1 an. Engloutir 3 ou 4 heures par billet est quelque chose qui m’est devenu plus difficile à envisager.
Idem dans le choix des sujets où plus ça va, et moins l’aspect technique me paraît prédominant. Le meilleur framework du monde n’empêchera pas un projet de foirer. Pour une durée de vie somme toute réduite (6 mois de projet pour 2 ou 3 ans de vie avant de tout réécrire).
Fatalement, coder sur des projets personnels en dehors des heures de travail a subi la même cure d’amaigrissement : cela s’est traduit par des petites livraisons sur des projets déjà existants. De tête, rien de neuf … mis à part une implémentation HTML du Game of Life de Conway.
S’il fallait créer, ce fût avec des images puisqu’en 2011, je capturais une photo tous les 3 jours, en moyenne ; en numérique et en argentique.
La solitude quotidienne du freelance
À bientôt 12 mois d’exercice, ce que j’avais initialement estimé être le paradis s’est transformé en poids pesant : travailler de chez soi est humainement insupportable à moyen et long terme.
J’aurais dû m’en douter : passer de l’extrême à un autre, de l’open space bruyant au bureau individuel chez soi, ça n’a forcément rien de bon. C’était très bien au début, parce que j’en avais besoin. C’était très bien à certains moments, parce que j’en avais besoin.
Par contre, ne pas croiser une seule personne pendant ses horaires de travail, c’est particulièrement étrange.
C’est pesant.
Ça m’a fait comprendre pourquoi la thématique des lieux de coworking intéresse tant que ça les indépendants. La discussion est source de distraction … mais le lien social est indispensable en journée ET en soirée.
Juste en soirée, ce n’est pas viable. Period.
La pression (soci|idé|anim)ale
Cette année j’ai perdu un idéal me propulsant sans crier gare dans la situation du drogué en manque, sans autre choix que de renoncer à sa poudre blanche. Gérer la situation en ayant à gérer les projets professionnels, les clients et le calendrier n’a pas été une partie de plaisir.
Fort heureusement l’été est prompt à une indulgence de délais.
Cette crise a envahi plusieurs pans de ma vie, telle une contagion invisible, et m’a fait comprendre et réaliser un certain nombre de concepts :
- avant d’en être conscient, on est décidément incapable de faire nos pas dans la vie sans reproduire ce qu’on a vu étant jeune, nos parents en premier lieu, que ce soit par mimétisme ou par opposition ;
- quand on est propulsé dans le vide, on n’a pas le choix : il faut être inventif et rapidement arriver à déterminer ce qu’on est, ce qu’on veut, pour remonter la falaise et reprendre son chemin ;
- avancer vers l’inconnu fait partie de notre quotidien : on peut tout perdre du jour au lendemain, et on n’a pas le choix que de jongler avec les faits ;
- si l’inconnu est omniprésent, suivre un chemin que l’on a choisi est indispensable ;
- renoncer à un idéal n’est pas renoncer à soi, à une partie de soi : il y a tout le reste, tout ce qu’on connaît, ce qu’on ne connaît pas encore et ce qu’on ne connaîtra jamais.
D’un autre côté, tout ceci a eu pour effet de renforcer le désir de singularité : si l’homme est un animal social (Aristote ne connaissait pas Facebook), il reste la pierre fondatrice de sa socialité. Autrement dit, il doit disposer de ses propres raisons d’exister, individuellement.
Pour rendre un développeur heureux, il faudrait finalement passer plus de temps avec lui, à parler, qu’à choisir l’architecture de code la plus abstraite car la plus évolutive possible.
L’aventure humaine
Avec ou sans surprise, on en revient aux hommes, et aux femmes. Ces gens qu’on connaissait peu, de loin ou qui sont géographiquement loin. Ces gens qui s’ouvrent, partagent et écoutent.
Ceux qui courent en haut des colines, ressentent et t’aident de leur silence empli de compassion. Ceux qui partagent une bouteille et un morceau de fromage parce qu’il n’y a que ça de vrai. Ceux qui te prêtent une épaule sur un fond de carte postale aux odeurs de lavande. Ceux dont le père n’est pas mort à Venise. Ceux qui te font découvrir une musique transportant au plus haut de la stratosphère. Ceux qui courent avec toi dans le métro un jour de grève. Ceux que tu ne connais que depuis 1h et t’accompagnent dans un des meilleurs concerts de ta vie. Ceux pour qui un verre de rouge accompagné de cigare restera la meilleure conclusion nocturne. Ceux dont la couleur flamboyante de leur manteau te recouvrira d’une nouvelle envie.
Ces gens qui te rencontrent et 1 an plus tard, tels des mousquetaires, signent avec toi un pacte d’associés, pour construire un projet faisant saliver les investisseurs, et ravissant chaque client y ayant recours (d’ailleurs, on recrute des développeurs Web experimentés et j’en parle à la BFM Académie).
Et c’est là où je me dis que travailler chez soi, c’est du gâchis social.
Conclusion
Le fil rouge de cet article est un triptyque problème/conflit/solution. À ce titre, je ne saurais que trop vous conseiller la lecture de l’ouvrage Le conflit de Georg Simmel (ainsi qu’une bonne palanquée de ses écrits). On y retrouve beaucoup d’exemples sociologiques, historiques et amoureux des conflits, ce qu’ils ont engendré … très souvent en bien d’ailleurs. Comme il écrit, le conflit est déjà une étape avancée dans la résolution d’un problème. C’est donc sain.
Il aurait été évidemment bien plus agréable et hype de dire que c’était une année awesome et libertaire.
Sauf que ça n’a pas été le cas et pour rien au monde, je n’aurais voulu qu’il en soit autrement.
2011 aura été exceptionnelle jusqu’au bout.



Commentaires
J’aurais pu écrire ce post tellement il rejoint mes réflexions actuelles.
Merci de l’avoir fait, et au plaisir autour d’un verre donc
Bien joué, camarade !
C’est vrai que travailler seul est une réelle difficulté, nous avons besoin de nourriture relationnelle, de nourriture affective, ce sont des besoins ataviques.
Sans compter que travailler en groupe est à l’origine du concept de facilitation sociale mis en lumière par Triplett…
Je suis très intéressé par la solution que tu as trouvé pour rester « libre » mais pas seul?
On ne sait pas toujours comment une rencontre ou un article nous arrive sous les yeux… (bien que dans mon cas, cela fasse quelques années que je vous ai rencontré et suis votre parcours) mais la pertinence d’un écrit est tout à fait personnelle… et je dois bien avouer, le votre est rafraichissant, plein d’humanité… et me donne qu’une envie… c’est de retourner au bar hier soir, et profiter des amis et rencontres… merci, ma matinée commence d’une bien bonne manière ! Et bon vent à tous vos projets 2012…
@Vincent : si tu passes à Bordeaux avec plaisir. Et pour y travailler itou
@ficelle :
@Samuel : le monde du coworking est en ébullition à Bordeaux. Si je devais louer un espace, ce serait au Node … quand il ouvrira (fin mars 2012). Sinon, pour remédier au problème, je travaille dans les locaux de ma nouvelle aventure.
Merci pour la mise en lumière de la théorie de Triplett : ça confirme mon ressenti !
@Nico BD :
Bon vent également !
Je ne suis pas surpris des conclusions auxquelles tu en arrives.
Car s’il est clair que l’isolement peut apporter le répit requis pour une saine réflexion, un retour sur soi, il est tout aussi certain que la prolongation de l’isolement confine à la solitude et que, lorsque celle-ci perdure par trop, on se retrouve inévitablement dans un état de claustration sur soi, qui n’augure rien de bon.
Heureusement que survient alors le conflit auquel il est référé dans ton papier (conflit dans l’acception philosophique, l’opposition intérieure entre nos émotions et l’instinct de survie affective), car la seule voie vers la rémission consiste à s’entourer!
Je souhaite à tous les isolés, en cette année 2012, de trouver les ressources pour quitter l’île de la solitude et voguer, toutes voiles dehors, vers la mer agitée du partage.
Merci pour ton commentaire Denis … très belle conclusion
J’aimerais avoir le courage d’être aussi honnête dans mes échecs
Je te souhaite une belle aventure pleine de rencontres et d’expériences.
Concernant le « gâchis social », ça peut dépendre des personnalités, je sais que ça ne me dérange pas plus que ça de travailler seul (mais je suis un peu un ours). Cela dit, je ne sais pas ce que je vais faire par la suite mais j’ai bien envie d’avoir un peu plus d’interactions à ce niveau là. En cours de réflexion.